ET MAINTENANT, QU’EST-CE QU’ON FAIT ?

8 11 2013

Pourrait aussi s’appeler « Réflexions sur l’engagement inspirées par un article du blog de Paul Jorion« , mais ça fait un peu long…

En tout cas, voilà une question qui, avec ses variantes (“qu’est-ce qu’il faudrait faire”, “qu’est-ce qu’on peut faire”…) vient immanquablement ponctuer la phase “questions / réponses” d’un exposé destiné à éclairer le fonctionnement du monde tel que les médias mainstream le montrent rarement (exposé économique, politique, environnemental, financier, ou tout à la fois car, ma bonne dame, ces choses-là sont plus souvent qu’on ne croit intimement liées!).

  Intéressante question, il est vrai, qui mérite certainement un effort de décryptage et d’analyse…

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?” : nous voilà situés clairement dans le présent le plus abrupt, c’est à dire au point frontière entre une série d’événements passés (au hasard, crise environnementale, économique, politique…), et un avenir dont le cours le plus probable ne semblant pas le plus souhaitable, doit donc faire l’objet d’urgentes actions rectificatrices.

“Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?” : on sent là un besoin d’action, mais un besoin qui ne connaît pas de moyen d’expression, et se trouve donc à l’état de potentiel inutilisé. Enfin, l’usage du pronom indéfini “on” est probablement significatif, mais de quoi ? Vraisemblablement, il semble désigner un groupe aux contours flous, mais auquel le questionneur se sent associé. On y voit aussi le vœu dudit questionneur de recevoir de ce même “on”, faisant cette fois office d’autorité supérieure, des directives lui indiquant explicitement quelle partition jouer, dans un plan a priori important, pour ne pas dire grandiose, mais dont il ne percevrait pas forcément la fin, et pas du tout les moyens.

 Bref, général Jorion, colonels Leclerc, Leis, Arness, Maklès, Favret-Saada, Zébu, Sarton du Jonchay, Un Belge… (que les oubliés me pardonnent !), vous disposez là d’une armée de volontaires prête à vous suivre aveuglément vers des lendemains d’action et des surlendemains qui, forcément, chantent…

Autrement dit, “¡Hasta la victoria siempre !”, bille en tête et tous phares éteints !

Mais justement, pour aller vers quelle victoire ?

 L’historien V.D. Hanson a théorisé sur un “modèle occidental de la guerre”, axé sur une obsession de la bataille décisive, qui serait d’après lui héritée des conflits, brefs et violents, entre cités de la Grèce Classique. Si la filiation est douteuse, ce concept semble bel et bien avoir été le désastreux Graal de bien des stratèges occidentaux :

  • Hannibal, s’enlisant en Italie à trop vouloir rééditer son exploit de Cannes, face à des romains optant désormais pour une stratégie périphérique.

  • Napoléon, qui toujours préféra la violence à la diplomatie, sans réaliser que chaque campagne victorieuse ne semait que la ruine et le ressentiment qui engendreraient la prochaine coalition de nations européennes.

  • Ces généraux de 14-18, français en particulier, adeptes de l’offensive à outrance vers la percée décisive, qui ne parvinrent qu’a décimer glorieusement une génération d’hommes.

  • Les nazis, qui ne comprirent (heureusement !) jamais qu’une victoire militaire n’est rien sans victoire politique, et, au nom d’une prétendue hiérarchie des races, s’aliénèrent des populations slaves pourtant prêtes à se retourner contre la brutalité stalinienne.

  • George W. Bush, qui estima avoir fait du monde un endroit meilleur, en expulsant de Kaboul les talibans, et en renversant Saddam Hussein.

  • Liste non exhaustive…

Œuvre d’un unique auteur ou d’un collectif, l’Art de la Guerre, attribué au légendaire Sun Tzu, est le reflet le plus connu d’une pensée stratégique orientale bien différente, axée sur l’obtention d’une victoire durable et à moindre coût (Source Wikipedia) :

  • « Soumettre l’ennemi par la force n’est pas le summum de l’art de la guerre, le summum de cet art est de soumettre l’ennemi sans verser une seule goutte de sang. »

  • « La guerre est semblable au feu, lorsqu’elle se prolonge elle met en péril ceux qui l’ont provoquée. »

On notera au passage que si le monde des affaires semble avoir parfaitement assimilé le premier de ces préceptes, il a vraisemblablement négligé le second…

Brassens, à sa manière poétique et provocatrice, ne pousse-t-il pas le concept à sa limite dans “Les Deux Oncles” ?

“[…]

Qu’au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi

Mieux vaut attendre un peu qu’on le change en ami

[…]”

Enfin, si on me demandais mon avis sur le sujet (ça n’est pas le cas? Tant pis!), je dirais qu’une vraie victoire serait de parvenir à créer un monde :

  • Durable (sinon, à quoi bon ?),

  • Visant à offrir à chaque être humain l’opportunité d’un bonheur qui ne s’exercerait ni au dépens de ses semblables, ni à celui du reste de la biosphère.

  • Et puis c’est tout, car pourquoi s’encombrer, à ce stade, des détails d’une utopie dont l’élaboration, la nature humaine étant ce qu’elle est, serait probablement source de divisions et de dispersion des énergies ?

Évidemment, une fois la fin définie, il faut s’intéresser aux moyens, dont la plupart sont déjà connus, à défaut d’être mis en œuvre… D’ailleurs, le propos, ici, n’est pas tant de débattre de ces moyens, que de l’engagement nécessaire pour commencer à concrétiser un demain meilleur…

Sachant que face à une menace, les animaux adoptent invariablement un des trois grands types de réponses que sont :

  • La soumission,

  • La fuite

  • La lutte,

Sachant que je suis bel et bien un animal : quelle sera ma réaction face aux menaces planétaires ?

La soumission : après tout, j’ai une maison, un  travail pas trop mal payé, avec peut-être encore quelques possibilités d’avancement et d’augmentation, pour peu que je manœuvre finement. J’ai aussi assez de moyens pour pouvoir offrir quelques loisirs à ma famille, quelques petites économies… Bref, avec un peu d’habileté, je devrais bien pouvoir garder ma tribu à l’abri jusqu’à ce que ça aille mieux, non ?

La fuite : J’ai une maison, un travail, etc… Et je me sens impuissant face aux forces qui modèlent ce monde, alors je préfère vivre mes passions, être un héros de jeux video, collectionner les timbres, courir le marathon, m’abrutir de séries TV, etc. Si ça s’améliore un jour, tant mieux! Sinon, je me ferai sauter le caisson, après avoir envoyé ceux que j’aime dans un monde que j’espère meilleur.

La lutte : J’ai une maison, un travail, etc… Et je me sens presque impuissant face aux forces qui modèlent ce monde. Pourtant quelque chose raisonne en moi en moi, quand je vois “Fight Club” ou “V pour Vendetta”, quand je lis Stéphane Hessel ou Paul Jorion, quand j’écoute les Clash ou Rage Against the Machine… Quelque chose remue quand je pense à mes enfants et à la vie que j’aurai contribué à leur offrir. Quelque chose me dit que, même si c’est avec autant d’espoir que les derniers grecs aux Thermopyles, il est impératif de faire face.

Donc, en tant qu’auteur de ces lignes, quel sera mon choix ?

La lutte, évidemment !!! Pas à l’issue d’une démarche rationnelle m’ayant conduit à une conclusion logique, vraisemblablement… Plutôt pour ces raisons tellement profondes que je serais incapable de les expliquer (100% innées et 100% acquises comme l’aurait dit Albert Jacquard ?); ces mêmes raisons qui m’ont conduit à m’opposer systématiquement aux caïds des cours de récréation, m’ont empêché d’adhérer aux vérités révélées (“Dieu est amour”, “Les actions, ça monte toujours”, etc…), et m’ont poussé à admirer les combattants de causes désespérées, de Marathon à Notre-Dame-Des-Landes.

La lutte donc, pas vraiment par choix, plutôt par instinct animal, par nature…

La lutte enfin, tout simplement parce que c’est autrement plus exaltant que la soumission à l’ordre établi.

Ceci étant établi, il devient pertinent de démarrer le questionnement sur la démarche à suivre, pour, tel le colibri de Pierre Rabhi, faire ma part. Mais justement, quelle serait la bonne question ?

“Et maintenant, qu’est-ce qu’ON fait ?”

Est-il vraiment judicieux de déléguer ce questionnement à une autorité, faisant ainsi l’économie d’une réflexion personnelle, voire se dédouanant ainsi de sa propre inactivité ?
Non, décidément, je suis allergique à cette passivité moutonnière. Certes, on ne changera pas le monde par des actions individuelles isolées. Mais on le ferait certainement repartir sur de très mauvaises bases, en plaçant d’emblée le cadre de nos actions sous le signe de la soumission.

Donc il semble qu’une meilleure question s’adresserait à soi-même, plutôt que d’être déléguée à une autorité, si respectable soit-elle :

“Et maintenant, qu’est-ce que JE fais ?”

Et là, seul devant le miroir, je me retrouve à jouer les auto-haruspices, interrogeant mes tripes pour y trouver au plus intime de moi-même les motivations, les actions présentes et futures, et déterminer le prix que je suis prêt à payer…

Le prix, d’abord, parce que, comme on dit souvent, “c’est là que ça coince”… Que faire, en effet, quand on est un honnête salarié-propriétaire-contribuable-père de famille de la classe moyenne, attentif au bien-être et à la sécurité de sa tribu, mais qui voudrait quand même pouvoir se consacrer un peu à sauver le monde ?

  • Réponse : même s’il est encore possible de ménager la chèvre et le chou, il est temps de se préparer à perdre en confort matériel, voire en sécurité.

Les motivations ?

  • Réponse : J’ai déjà parlé de goût de la lutte, c’est vrai, mais s’il n’y avait eu que cela, j’aurais aussi bien pu opter pour une carrière d’aventurier en uniforme… Justement, je préfère la diversité à l’uniformité, l’adhésion à l’obéissance, la créativité au drill, la réflexion à la croyance. Je ne pense pas que la liberté se limite à celle d’entreprendre. Je respecte les gens, mais pas l’argent. En l’absence d’une planète de rechange, je considère l’environnement comme une priorité absolue, sur les questions économiques et même sociales. Enfin, je n’aimerais pas quitter ce monde en le laissant pire que je l’ai trouvé, pour les générations futures.

Les actions, enfin ?

  • Le plus simple, le moins engageant, faire quelques dons, parfois assortis d’avantages fiscaux, à des ONG ou à des sites brassant des idées dans lesquelles je me reconnais

  • Le plus visible, militer dans une association qui s’est fait un nom dans la promotion de la taxation des transactions financières, avant d’élargir son propos, de se disperser, d’éclater… Y aller en essayant, modestement, de faire bouger un peu les choses, particulièrement en incitant des gens habitués à une routine militante, fonctionnant en circuit fermé, à aller s’aventurer en terrain non amical.

  • Moins visible, et moins simple, modifier son mode de vie et celui de sa famille, alors qu’on n’y est pas (encore) contraint, se pousser à consommer moins et mieux, à partager plus, alors que mon banquier me fait encore les yeux doux pour “financer mes projets”.

  • S’informer, encore et toujours, sur le vrai fonctionnement du monde, pour en affiner sa compréhension, pour être capable de la partager ensuite, au hasard de rencontres et de conversations, de préférence face à des interlocuteurs sceptiques, indifférents, voire inamicaux.

  • S’informer sur les possibilités d’un nouveau monde, pour trouver aussi des messages d’espoir à diffuser.

  • Lire et relire, voir  et revoir des témoignages de Résistants (Lucie et Raymond Aubrac, Daniel Cordier, René Char, Germaine Tillion, Jacques Yonnet, Joseph Kessel…), y trouver matière à inspiration et réflexion…

  • Etc…

Et après ?

  • Garder à l’esprit que ça risque un jour prochain de n’être pas suffisant.

  • Comme aurait dit Lao Tseu : “Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas”

  • Apprendre à ne pas redouter le chaos, mais à y voir un infini de potentialités.

  • P…n, ça ne va pas être simple, mais c’est tellement plus intense et moins désespérant que de vivre tête baissée !

Alors tout simplement,  comme disait Bob Marley :

“[…]

Get up, stand up: stand up for your rights!

Get up, stand up: don’t give up the fight!

[…]”





CAPITALISME, SCIENCE ET HUMANITÉ, Jacques Testart – Paul Jorion, à Morlaix, le 9 avril 2013 à 20h30

19 04 2013

Ça fait du bien d’entendre un message d’espoir, d’humanisme et de lutte, non ?
Avec pas mal de proposition pas dogmatiques mais intelligentes dedans…

A déguster en prenant son temps : c’est du lourd et c’est ici : http://www.pauljorion.com/blog/?p=51912

 





Une époque intéressante…

23 02 2013

Une époque intéressante?

  • Avec cette Crise?
  • Cette économie gangrénée par la finance ?
  • Quand l’environnement est sacrifié au culte de la croissance et du profit?
  • Quand on divise le peuple pour éviter qu’il ne s’unisse contre ses véritables ennemis?
  • Quand le pouvoir issu du vote populaire s’inféode sans réserve aux puissances de l’argent?
  • Quand on instille la peur de l’Autre pour s’attaquer aux libertés fondamentales, toujours au prétexte de la sécurité des honnêtes gens ?

Oui sans réserve, car toutes les générations n’ont pas l’opportunité de vivre en direct la fin d’une époque, et (avec un peu de chance), le début d’une autre !

Il est sans sous difficile, car très déstabilisant, de l’admettre, mais à travers une actualité socio-économique qui ne nous parle que d’efforts nécessaires pour retrouver le chemin de la croissance, se dissimule une vérité fondamentale : l’agonie de ce  capitalisme financiarisé et opaque qui fait le bonheur de tous les nantis de la planète, de l’investisseur occidental au cheikh du Golfe, en passant par l’apparatchik mafieux russe, le haut fonctionnaire businessman chinois, ou le narcotrafiquant mexicain.

Car la fête semble bien se terminer, où le potentiel de la croissance, et les possibilités d’enrichissement qui allait avec, semblaient infinis. Les peuples et la terre même montrent des signes d’épuisement, après avoir été tant mis à contribution, pour alimenter la machine infernale à concentrer la richesse.

Et si la machine infernale se grippe, il va falloir penser à autre chose, mais quoi ?

Ceux nous gouvernent semblent avant tout motivés par la perpétuation d’un ordre établi, pour leur plus grand bénéfice à court terme, et celui des riches qui détiennent le vrai pouvoir. Il longtemps réussi à obtenir le consentement des peuples en maniant savamment le bâton et la carotte, entre partage de miettes de prospérité et contrôle des libertés publiques et de l’information. Mais en même temps que les miettes de prospérité se font plus rares, Internet a sinon anéanti, du moins rendu beaucoup moins efficace le contrôle de l’information. Alors les capitalistes ont entrepris de réduire le rôle des états à la portion congrue du maintien de l’ordre, et tenté de s’approprier tout le reste pour en faire des sources de profits.
Et pour détourner le regard des citoyens, on a ressorti des tiroirs le vieil épouvantail d’avant la mondialisation : l’Autre. L’Autre, c’est le Pas-comme-nous-qui-menace-nos-emplois-notre-mode-de-vie-et-notre-foi. Suivant les pays, l’autre change de couleur de peau, d’origine, et de religion, évidemment, mais il est toujours aussi pratique comme bouc émissaire, surtout s’il est pauvre. En fait, l’Autre est toujours pauvre, sinon on l’appelle investisseur, voire bienfaiteur, quand il achète un club de foot ou reprend une société naguère prospère pour la pressurer avant de la vendre à la découpe… L’Autre est bien pratique, car il permet de réduire les libertés,  de mettre en place des outils de surveillance, de punir spectaculairement le petit voleur pour préserver la tranquillité du grand. Bref, l’Autre est bien indispensable pour garantir un ordre établi de plus en plus répressif.

Face à cela, pourrait-on imaginer un pire cauchemar pour nos puissants qu’une prise de conscience qui dirait enfin : l’Autre, c’est moi, et ce n’est pas lui mon ennemi ?

Donc, nous vivons bel et bien une époque intéressante: celle où nous devrons choisir entre la soumission à un ordre libéral qui prendra forcément un tour de plus en plus répressif, afin de garantir sa main-mise sur nos vies et continuer à piller impunément la planète, ou l’opportunité d’amener enfin l’humanité à un âge adulte où, ayant réalisé la finitude de son monde, elle se tourne enfin vers une solidarité globale, pour un futur moins consumériste, moins égoïste, et plus durable.

Ah ben oui, mais y a du boulot..!





2013, ou les plus belles années de nos vies en une époque intéressante

30 01 2013

Pour cette année, et les suivantes, l’emplumé irascible vous souhaite de vivre :

Les plus belles années de vos vies, en une époque intéressante !

C’est que forcément, les « santé-bonheur-prospérité », « bonne et heureuse année » et autre vœux à l’utilité douteuse, manquent un peu de panache, pour ne pas dire d’inspiration, en ces temps de doute où « La Crise » assombrit l’avenir …

Pour être honnête, cette année, ce sont deux citations, importantes tant par leur contenu que par leur origine, que j’ai eu sans vergogne envie de télescoper :

C’était les plus belles années de ma vie !

Puissiez-vous vivre à une époque intéressante !

Pour comprendre la première, il faut savoir que l’année dernière, à la Toussaint, nous avons visité, en famille, le Mémorial de la Résistance en Vercors. Moments d’émotion et de questionnements, en particulier pour ma fille aînée, interpellée par le témoignage audio d’une résistante, infirmière dans la Grotte de la Luire puis déportée à Ravensbrück:

Cette vieille dame, qui, je crois, était Rosine Crémieux, décédée en septembre 2012,  racontait avec émotion les blessés, la peur, l’exécution évitée de peu, la déportation… Et concluait en déclarant que c’était les plus belles années de sa vie !

Sur la route du retour, ma fille nous avoue son incompréhension une déclaration aussi paradoxale. Alors il a fallu lui dire que oui, il y avait la violence, la peur, la souffrance, la mort, mais malgré tout ça, et en fait à cause de tout ça, il y avait dans l’épreuve la solidarité des héros anonymes, la certitude inébranlable dans la justesse du combat contre la barbarie, et probablement aussi, à un niveau plus intime, la griserie indépassable de la poussée d’adrénaline.

Ma fille sembla comprendre, même si la perspective de vivre pareilles épreuves ne lui sembla guère enviable…

Quant à la seconde (« Puissiez-vous vivre à une époque intéressante ! » ), je l’ai entendue le 16 ou 17 janvier dernier, dans la bouche de Zygmunt Baumann, interviewé par Daniel Mermet dans son émission « Là bas si j’y suis ». Il s’agit apparemment d’une très ancienne malédiction chinoise, adressée à un ennemi dont on souhaite voir la vie bouleversée… Venant d’un juif polonais, seul de sa famille à avoir échappé à l’Holocauste, et qui arriva à Berlin au printemps 1945 comme officier de l’Armée Rouge, la chose mérite réflexion. Ce très vieux monsieur, dont la vivacité et la lucidité ne semblent pas avoir été entamées par les ans, s’adressait ainsi aux générations qui allaient lui survivre, pour les inciter à ne pas baisser les bras, à n’abandonner à aucun prix la lutte pour un monde meilleur.

Ah, j’entends d’ici le brouhaha… Des « Il rêve d’une bonne guerre, le baby-boomer ? », des « Mais enfin, comment comparer notre époque, si civilisée, si pacifique, aux horreurs du siècle précédent ? », des « J’ai un boulot et une famille à nourrir, moi, alors prendre le maquis… Et contre quel ennemi, d’abord ? »…

Non, vous voulez vraiment une explication de texte ?!?

(A suivre, peut-être…)





Vœux 2011 d’un vieil apache, Épisode 5 – Rêve

1 02 2011

Génération quadra…

Je fais partie de la génération dont l’élite arrive aux affaires, avec sérieux, réalisme, début de presbytie physique, et grave myopie intellectuelle.

Une génération grandie dans les effluves de mai 68 et du mouvement hippie, dans les rêves naïfs du Flower Power et dans l’optimisme de ces Trentes Glorieuses dont nous ignorions vivre le crépuscule.

Puis, de crise du pétrole en avènement du libéralisme sous Reagan et Thatcher, du triomphe préfabriqué du disco à la rebellion nihiliste du punk, au lieu de paix et d’amour, nous avons rêvé de 103 SP et de chaîne Hi-Fi. Et au gré d’un printemps 1981 aux espoirs si vite déçus, nous sommes devenus la « Bof Génération », celle qui, passé un temps toléré de révolte adolescente, étudiait consciencieusement, pour se préserver de ce chômage qui anéantit si brillamment les conquêtes ouvrières des décennies précédentes.

Arrivés dans le monde du travail un peu avant l’apparition d’Internet, nous avons subi sans vraiment le comprendre l’implantation de l’idéologie néolibérale dans nos têtes et dans nos vies.

Nous avons vécu la chute du Mur de Berlin comme un grand moment de libération, sans saisir que nous assistions à l’avènement d’un monde unilatéral, au triomphe de la pensée unique, du mythe de la fin de l’histoire et de l’illusion de la croissance infinie.

Nous avons pris à son départ le train d’Internet, qui nous a permis d’arrondir nos fins de mois jouant les traders aux petits pieds, pour rembourser nos crédits, crédit-voiture, crédit-logement, crédit à la consommation, crédit pour rembourser nos crédits… Nous ne bronchions pas quand on nous disait qu’il n’y avait pas d’autre solution, que l’état état était un mal, que l’entreprise, la concurrence libre et non faussée, et la dérégulation étaient le bien.

Il y a bien eu quelques krachs boursiers, quelques catastrophes environnementales, un peu de désindustrialisation (pas grave, l’avenir des pays développés est dans le secteur tertiaire…), un peu de dérégulation, un peu plus de travail pour de moins en moins de travailleurs, un peu plus d’endettement (« l’endettement est une preuve de confiance dans l’économie » – N. Sarkozy).

Mais nous restions bien au chaud, dans les bulles de nos milieux respectifs, obnubilés par la gestion d’un quotidien de plus en plus complexe et rapide, inquiets de la menace terroriste et de ces hordes d’étrangers incapables de se fondre dans notre culture millénaire.

Des voix, loin des grands médias, tentaient bien de réveiller les confiance, mais elles ne trouvaient guère d’échos que dans une jeunesse boutonneuse ou chez des vieux babas cools en pré-retraite, mais nous sommes une génération trop sérieuse, moderne et occupée pour avoir le temps de prêter l’oreille à ces sornettes d’un autre siècle.

Le coup de tonnerre de 2008 a bien suscité espoirs et craintes, mais les manigances de la finance et les lois liberticides ont mis un éteignoir provisoire au mécontentement des peuples.

Et nous avons laissé faire cela… Nous y avons même participé inconsciemment.

 

Et maintenant ?

Nous, qui sommes la génération sans rêves, avons-nous engendré la génération sans espoir ?

Pour parler au singulier, je clamais, adolescent crypto-punk de la génération Mitterrand, qu’il ne fallait pas avoir d’enfant, pour ne pas leur offrir un avenir pourri.

En 2011, l’amour et l’instinct de reproduction ayant pris le pas sur les convictions nihilistes de l’adolescence, me voilà père de famille et heureux de l’être… Sauf que… Quel avenir ai-je contribué à leur préparer ?

Face aux incertitudes de l’avenir, nous semblons n’avoir plus de rêve, plus de vision exaltante à apporter.

De mon adolescence, je garde la nostalgie des fêtes du PS où mes parents m’emmenait dans les années d’avant mai 81. Nous croyions alors dur comme fer au « changement » (pour les jeunes lecteurs-rices, le changement était à Mitterrand ce que la rupture fut à Sarkozy…). Nous avions l’espérance d’un socialisme à la française qui concilierait le meilleur des deux blocs d’alors.

Évidemment, une fois passé quelques mois « d’état de grâce », la réalité de la rigueur et du libéralisme économique ont commencé à s’imposer…

Et nos enfants, qui n’ont même pas connu ces périodes d’enthousiasme collectif, que leur avons nous donné à la place ? Le consumérisme, la télé-réalité, World of Warcraft et les Sims, la techno et l’ecstasy, l’alcool et le haschich, le suicide et les antidépresseurs, le Front National et les intégrismes religieux, un futur de trader, de manager, ou de loser…

Paralysés par la théorie de la « fin de l’histoire », le discours du « seul choix possible », avons-nous le droit de ne leur laisser, pour seule perspective, que des paradis artificiels dont la médiocrité mercantile aurait certainement désespéré même Baudelaire ?

Pour revenir au singulier, j’ai cherché un peu de rêve, un peu d’utopie, un zeste d’enthousiasme entrainant dans la politique. J’ai rencontré quelques élus et militants de gauche, assisté à des réunions, consacré un peu de mon temps et de mes compétences à la réalisation d’un site web…

Et j’ai surtout été passablement déçu ! J’ai certes fait la connaissance de gens charmants, et certainement sincères dans leurs convictions, mais aussi ressenti l’impression diffuse que ça ne marchait tout simplement pas… Impression à vrai dire longue et difficile à décanter, mais que je m’efforcerai de résumer ici, en candide de la vie politique… Tout d’abord, il m’a été permis de distinguer trois stéréotypes de militants, encore que, réalité faisant loi, aucun ne se rattache évidemment complètement à ceux-ci :

  • L’ambitieux : en quête de mandats électifs, fin connaisseur des rouages de la politique et spécialiste de l’analyse tactique, son attention est focalisée sur les scrutins, et les parts du marché des votants qu’il peut obtenir en fonction de ses positionnements. Il cherche à attirer vers lui les compétences capables d’étendre utilement son réseau, et se gardera bien de formuler des idées risquant de mettre à mal sa cote de popularité auprès de ses appuis.
  • Le vétéran : présent depuis des années, parfois même élu ou ancien élu, il continue à consacrer beaucoup de temps à son activité militante. Malgré son dévouement et sa sincérité, il donne l’impression que son ressort est cassé, et que l’habitude a depuis longtemps, chez lui, pris le pas sur l’enthousiasme.

  • Le candide : arrivant de fraiche date, il s’imaginait trouver un espace de réflexion, un laboratoire d’idées et d’action. En découvrant la réalité de réunion essentiellement axées sur la préparation d’échéances électorales, il est probable qu’il se moule dans une des catégories ci-dessus, s’il ne s’en va pas tout simplement.

Pour être honnête, je me suis assez vite situé dans la catégorie « candide déçu qui s’en va », même si je n’en suis pas particulièrement fier.

Mais force est de reconnaître que je m’attendais à avoir l’occasion de rêver, de m’exalter un peu plus. Et en fait d’exaltation dans la préparation d’un hypothétique Grand Soir, je n’ai vu que cuisine électorale assez mesquine…

 

« Rêvons, c’est l’heure  » ( Verlaine , merci aux Éditions du Hanneton…)

 

Pourquoi donc avoir oublié que le rêve est un des moteurs principaux de l’être humain ?

Certains politiciens de talent (et je parle ici du strict talent à susciter l’adhésion des foules, pas d’une quelconque compétence dans l’exercice du pouvoir!) l’ont très bien compris, tels François Mitterrand et son « Changement », Nicolas Sarkozy et sa « Rupture », Barrack Obama et son « Yes, We can ! ».

Que la réalité se soit très vite rappelée à ceux qui avaient trop vite placé leur confiance en ces personnages ne change rien au fait que ceux-ci avait compris l’importance du rêve, même factice.

Alors pourquoi ceux qui aspirent à nous gouverner plus justement semblent-t’ils incapables de proposer autre chose que des prises de positions timides, ou des provocations destinées seulement à servir leur ambitions personnelles ?

Pourquoi sont-ils incapables de dénoncer clairement l’impasse mortelle que représente, à l’échéance probable de quelques années le néo-libéralisme ?

Pourquoi n’osent-ils pas franchement propose d’abroger les lois liberticides ?

Pourquoi n’ont rien de mieux à proposer que « continuer comme avant, avec un peu plus de justice sociale, et un peu plus d’égard pour l’environnement » … Mais attention, sans perdre de vue l’objectif de ne pas tuer la reprise économique ! Là j’arrête, j’ai la nausée et des envies de scalp !

Et en 2012, nous allons nous retrouver à devoir choisir entre la fille à papa crypto-fasciste, le gnome (par la hauteur de sa pensée, pas par sa taille…) hyperactif des Hauts de Seine, le meilleur ami du CAC40 encarté au PS, et quelques outsiders en quête de maroquin, vite oubliés un fois passé le premier tour.

Pourtant les rêves existent, il y en a chez des économistes et des chanteurs, chez des anthropologues et des photographes, chez des philosophes et des bateleurs, chez des biologistes et des poètes, il y en a toujours en chacun de nous…

Dès lors, faut-il laisser les politiciens nous en priver, pendant que les marchands nous vendent du rêve artificiel et calibré ?

Est-ce que les vrais rêves ne seraient pas dangereux pour les pouvoirs en place ? A quel moment l’envie de rêve et d’espoir engendre-t-elle la colère ?

J’ai commencé à écrire ces vœux alors que le pouvoir de Ben Ali semblait solidement en place en Tunisie, et que Moubarak, venait, à coups d’élections truquées, de voir confirmé encore une fois le sien en Égypte.

Alors merci aux Tunisiens et aux Égyptiens, qui nous redonnent foi en la capacité des peuples à prendre leur destin en main !

Alors pour 2011, je nous souhaite, à tout âge, pour nous-mêmes, et pour ceux qui nous suivent, de ne pas oublier de rêver un monde libre, juste, fraternel et durable, et de ne pas oublier de lutter pour le réaliser !

 

 





Vœux 2011 d’un vieil apache, Épisode 1

6 01 2011

Les séries sont à la mode, et comme on est le 6 janvier, c’est aussi le temps des vœux et des bonnes résolutions, donc je nous souhaite à tous :

  • Les « Santé, Bonheur, Réussite, etc…», à moins de vivre sur une île déserte, nous les avons tous probablement déjà reçus en nombre.
  • Encore plus impersonnels, les « Bonne Année », « Meilleurs Vœux », « Plein de bonnes choses », que l’on s’échangera de préférence entre simples collègues et vagues connaissances.
  • Mais foin de banalités convenues, je vous souhaite pour 2011 et ses suivantes :

A Suivre (ça, c’est pour le côté série)…





Les jeunes dans la rue, crainte et espoir…

15 10 2010

Ils attendaient l’essoufflement, la fatigue des grévistes et  des syndicats,

Et puis tout le monde rentrerait gentiment chez soi.

Et la réforme des retraites entrerait en application.

Et les créatifs de la finance mondialisée nous proposeraient de jolis plan de retraite par capitalisation, car ce vieux système de répartition, ça n’est vraiment plus digne de confiance (outre le fait que ça ne leur rapporte rien).

Et notre président de plastronner en se félicitant de l’acceptation de la réforme phare de son quinquennat.

Ben non, ça ne marche pas tout à fait comme ça…

Les lycéens, collégiens, étudiants défilent… Mais la réforme des retraites, ça ne devrait pas les intéresser, non ?

Peut-être, mais peut-être aussi que les jeunes en ont assez de ne pas avoir d’autre avenir, à moins d’être né à Neuilly ou à Chantilly, que dans la précarité et la soumission à un pouvoir sans foi ni loi.

Est-ce que, jeune ou vieux, on ne finit pas par avoir envie de descendre dans la rue, au spectacle de l’oligarchie qui confisque tous les pouvoirs et ressources d’un pays à son seul profit ?

Et quand la gauche « de gouvernement » se cantonne à des positionnements tactiques, dans la perspective de 2012… Réalise-t’elle que 2012, pour beaucoup de français qui connaissent des fins de mois difficiles, c’est une autre ère géologique?

Les jeunes sont dans la rue, il faut les accompagner :

  • Pour éviter la stigmatisation, sauf sur TF1 et dans le Figaro, mais là c’est sans espoir.
  • Pour limiter la violence, qui ne manquera pas de s’exercer à leur encontre.
  • Parce que nous devons défendre nos enfants, tout simplement.
  • Parce que la vraie ligne de fracture de ce pays, ce pays, elle n’est pas entre les jeunes et les vieux, mais entre ceux entre ceux qui tentent de survivre et ceux qui se gavent sur leur dos.

Alors ? Alors j’irai défiler samedi prochain. Alors j’espère que nous y serons encore plus nombreux, jeunes, vieux, multicolores, unis, fraternels, pacifiques, mais déterminés !

PS : Légende d’une photo sur http://www.lemonde.fr : « Des lycéens se sont joints aux ouvriers des Chantiers de l’Atlantique, à Saint-Nazaire, pour protester contre la réforme des retraites« . Les gamins en jogging qui rejoignent les pères en bleu de chauffe, ça vous émeut un fils d’ouvrier, ça…