ET MAINTENANT, QU’EST-CE QU’ON FAIT ?

8 11 2013

Pourrait aussi s’appeler « Réflexions sur l’engagement inspirées par un article du blog de Paul Jorion« , mais ça fait un peu long…

En tout cas, voilà une question qui, avec ses variantes (“qu’est-ce qu’il faudrait faire”, “qu’est-ce qu’on peut faire”…) vient immanquablement ponctuer la phase “questions / réponses” d’un exposé destiné à éclairer le fonctionnement du monde tel que les médias mainstream le montrent rarement (exposé économique, politique, environnemental, financier, ou tout à la fois car, ma bonne dame, ces choses-là sont plus souvent qu’on ne croit intimement liées!).

  Intéressante question, il est vrai, qui mérite certainement un effort de décryptage et d’analyse…

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?” : nous voilà situés clairement dans le présent le plus abrupt, c’est à dire au point frontière entre une série d’événements passés (au hasard, crise environnementale, économique, politique…), et un avenir dont le cours le plus probable ne semblant pas le plus souhaitable, doit donc faire l’objet d’urgentes actions rectificatrices.

“Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?” : on sent là un besoin d’action, mais un besoin qui ne connaît pas de moyen d’expression, et se trouve donc à l’état de potentiel inutilisé. Enfin, l’usage du pronom indéfini “on” est probablement significatif, mais de quoi ? Vraisemblablement, il semble désigner un groupe aux contours flous, mais auquel le questionneur se sent associé. On y voit aussi le vœu dudit questionneur de recevoir de ce même “on”, faisant cette fois office d’autorité supérieure, des directives lui indiquant explicitement quelle partition jouer, dans un plan a priori important, pour ne pas dire grandiose, mais dont il ne percevrait pas forcément la fin, et pas du tout les moyens.

 Bref, général Jorion, colonels Leclerc, Leis, Arness, Maklès, Favret-Saada, Zébu, Sarton du Jonchay, Un Belge… (que les oubliés me pardonnent !), vous disposez là d’une armée de volontaires prête à vous suivre aveuglément vers des lendemains d’action et des surlendemains qui, forcément, chantent…

Autrement dit, “¡Hasta la victoria siempre !”, bille en tête et tous phares éteints !

Mais justement, pour aller vers quelle victoire ?

 L’historien V.D. Hanson a théorisé sur un “modèle occidental de la guerre”, axé sur une obsession de la bataille décisive, qui serait d’après lui héritée des conflits, brefs et violents, entre cités de la Grèce Classique. Si la filiation est douteuse, ce concept semble bel et bien avoir été le désastreux Graal de bien des stratèges occidentaux :

  • Hannibal, s’enlisant en Italie à trop vouloir rééditer son exploit de Cannes, face à des romains optant désormais pour une stratégie périphérique.

  • Napoléon, qui toujours préféra la violence à la diplomatie, sans réaliser que chaque campagne victorieuse ne semait que la ruine et le ressentiment qui engendreraient la prochaine coalition de nations européennes.

  • Ces généraux de 14-18, français en particulier, adeptes de l’offensive à outrance vers la percée décisive, qui ne parvinrent qu’a décimer glorieusement une génération d’hommes.

  • Les nazis, qui ne comprirent (heureusement !) jamais qu’une victoire militaire n’est rien sans victoire politique, et, au nom d’une prétendue hiérarchie des races, s’aliénèrent des populations slaves pourtant prêtes à se retourner contre la brutalité stalinienne.

  • George W. Bush, qui estima avoir fait du monde un endroit meilleur, en expulsant de Kaboul les talibans, et en renversant Saddam Hussein.

  • Liste non exhaustive…

Œuvre d’un unique auteur ou d’un collectif, l’Art de la Guerre, attribué au légendaire Sun Tzu, est le reflet le plus connu d’une pensée stratégique orientale bien différente, axée sur l’obtention d’une victoire durable et à moindre coût (Source Wikipedia) :

  • « Soumettre l’ennemi par la force n’est pas le summum de l’art de la guerre, le summum de cet art est de soumettre l’ennemi sans verser une seule goutte de sang. »

  • « La guerre est semblable au feu, lorsqu’elle se prolonge elle met en péril ceux qui l’ont provoquée. »

On notera au passage que si le monde des affaires semble avoir parfaitement assimilé le premier de ces préceptes, il a vraisemblablement négligé le second…

Brassens, à sa manière poétique et provocatrice, ne pousse-t-il pas le concept à sa limite dans “Les Deux Oncles” ?

“[…]

Qu’au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi

Mieux vaut attendre un peu qu’on le change en ami

[…]”

Enfin, si on me demandais mon avis sur le sujet (ça n’est pas le cas? Tant pis!), je dirais qu’une vraie victoire serait de parvenir à créer un monde :

  • Durable (sinon, à quoi bon ?),

  • Visant à offrir à chaque être humain l’opportunité d’un bonheur qui ne s’exercerait ni au dépens de ses semblables, ni à celui du reste de la biosphère.

  • Et puis c’est tout, car pourquoi s’encombrer, à ce stade, des détails d’une utopie dont l’élaboration, la nature humaine étant ce qu’elle est, serait probablement source de divisions et de dispersion des énergies ?

Évidemment, une fois la fin définie, il faut s’intéresser aux moyens, dont la plupart sont déjà connus, à défaut d’être mis en œuvre… D’ailleurs, le propos, ici, n’est pas tant de débattre de ces moyens, que de l’engagement nécessaire pour commencer à concrétiser un demain meilleur…

Sachant que face à une menace, les animaux adoptent invariablement un des trois grands types de réponses que sont :

  • La soumission,

  • La fuite

  • La lutte,

Sachant que je suis bel et bien un animal : quelle sera ma réaction face aux menaces planétaires ?

La soumission : après tout, j’ai une maison, un  travail pas trop mal payé, avec peut-être encore quelques possibilités d’avancement et d’augmentation, pour peu que je manœuvre finement. J’ai aussi assez de moyens pour pouvoir offrir quelques loisirs à ma famille, quelques petites économies… Bref, avec un peu d’habileté, je devrais bien pouvoir garder ma tribu à l’abri jusqu’à ce que ça aille mieux, non ?

La fuite : J’ai une maison, un travail, etc… Et je me sens impuissant face aux forces qui modèlent ce monde, alors je préfère vivre mes passions, être un héros de jeux video, collectionner les timbres, courir le marathon, m’abrutir de séries TV, etc. Si ça s’améliore un jour, tant mieux! Sinon, je me ferai sauter le caisson, après avoir envoyé ceux que j’aime dans un monde que j’espère meilleur.

La lutte : J’ai une maison, un travail, etc… Et je me sens presque impuissant face aux forces qui modèlent ce monde. Pourtant quelque chose raisonne en moi en moi, quand je vois “Fight Club” ou “V pour Vendetta”, quand je lis Stéphane Hessel ou Paul Jorion, quand j’écoute les Clash ou Rage Against the Machine… Quelque chose remue quand je pense à mes enfants et à la vie que j’aurai contribué à leur offrir. Quelque chose me dit que, même si c’est avec autant d’espoir que les derniers grecs aux Thermopyles, il est impératif de faire face.

Donc, en tant qu’auteur de ces lignes, quel sera mon choix ?

La lutte, évidemment !!! Pas à l’issue d’une démarche rationnelle m’ayant conduit à une conclusion logique, vraisemblablement… Plutôt pour ces raisons tellement profondes que je serais incapable de les expliquer (100% innées et 100% acquises comme l’aurait dit Albert Jacquard ?); ces mêmes raisons qui m’ont conduit à m’opposer systématiquement aux caïds des cours de récréation, m’ont empêché d’adhérer aux vérités révélées (“Dieu est amour”, “Les actions, ça monte toujours”, etc…), et m’ont poussé à admirer les combattants de causes désespérées, de Marathon à Notre-Dame-Des-Landes.

La lutte donc, pas vraiment par choix, plutôt par instinct animal, par nature…

La lutte enfin, tout simplement parce que c’est autrement plus exaltant que la soumission à l’ordre établi.

Ceci étant établi, il devient pertinent de démarrer le questionnement sur la démarche à suivre, pour, tel le colibri de Pierre Rabhi, faire ma part. Mais justement, quelle serait la bonne question ?

“Et maintenant, qu’est-ce qu’ON fait ?”

Est-il vraiment judicieux de déléguer ce questionnement à une autorité, faisant ainsi l’économie d’une réflexion personnelle, voire se dédouanant ainsi de sa propre inactivité ?
Non, décidément, je suis allergique à cette passivité moutonnière. Certes, on ne changera pas le monde par des actions individuelles isolées. Mais on le ferait certainement repartir sur de très mauvaises bases, en plaçant d’emblée le cadre de nos actions sous le signe de la soumission.

Donc il semble qu’une meilleure question s’adresserait à soi-même, plutôt que d’être déléguée à une autorité, si respectable soit-elle :

“Et maintenant, qu’est-ce que JE fais ?”

Et là, seul devant le miroir, je me retrouve à jouer les auto-haruspices, interrogeant mes tripes pour y trouver au plus intime de moi-même les motivations, les actions présentes et futures, et déterminer le prix que je suis prêt à payer…

Le prix, d’abord, parce que, comme on dit souvent, “c’est là que ça coince”… Que faire, en effet, quand on est un honnête salarié-propriétaire-contribuable-père de famille de la classe moyenne, attentif au bien-être et à la sécurité de sa tribu, mais qui voudrait quand même pouvoir se consacrer un peu à sauver le monde ?

  • Réponse : même s’il est encore possible de ménager la chèvre et le chou, il est temps de se préparer à perdre en confort matériel, voire en sécurité.

Les motivations ?

  • Réponse : J’ai déjà parlé de goût de la lutte, c’est vrai, mais s’il n’y avait eu que cela, j’aurais aussi bien pu opter pour une carrière d’aventurier en uniforme… Justement, je préfère la diversité à l’uniformité, l’adhésion à l’obéissance, la créativité au drill, la réflexion à la croyance. Je ne pense pas que la liberté se limite à celle d’entreprendre. Je respecte les gens, mais pas l’argent. En l’absence d’une planète de rechange, je considère l’environnement comme une priorité absolue, sur les questions économiques et même sociales. Enfin, je n’aimerais pas quitter ce monde en le laissant pire que je l’ai trouvé, pour les générations futures.

Les actions, enfin ?

  • Le plus simple, le moins engageant, faire quelques dons, parfois assortis d’avantages fiscaux, à des ONG ou à des sites brassant des idées dans lesquelles je me reconnais

  • Le plus visible, militer dans une association qui s’est fait un nom dans la promotion de la taxation des transactions financières, avant d’élargir son propos, de se disperser, d’éclater… Y aller en essayant, modestement, de faire bouger un peu les choses, particulièrement en incitant des gens habitués à une routine militante, fonctionnant en circuit fermé, à aller s’aventurer en terrain non amical.

  • Moins visible, et moins simple, modifier son mode de vie et celui de sa famille, alors qu’on n’y est pas (encore) contraint, se pousser à consommer moins et mieux, à partager plus, alors que mon banquier me fait encore les yeux doux pour “financer mes projets”.

  • S’informer, encore et toujours, sur le vrai fonctionnement du monde, pour en affiner sa compréhension, pour être capable de la partager ensuite, au hasard de rencontres et de conversations, de préférence face à des interlocuteurs sceptiques, indifférents, voire inamicaux.

  • S’informer sur les possibilités d’un nouveau monde, pour trouver aussi des messages d’espoir à diffuser.

  • Lire et relire, voir  et revoir des témoignages de Résistants (Lucie et Raymond Aubrac, Daniel Cordier, René Char, Germaine Tillion, Jacques Yonnet, Joseph Kessel…), y trouver matière à inspiration et réflexion…

  • Etc…

Et après ?

  • Garder à l’esprit que ça risque un jour prochain de n’être pas suffisant.

  • Comme aurait dit Lao Tseu : “Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas”

  • Apprendre à ne pas redouter le chaos, mais à y voir un infini de potentialités.

  • P…n, ça ne va pas être simple, mais c’est tellement plus intense et moins désespérant que de vivre tête baissée !

Alors tout simplement,  comme disait Bob Marley :

“[…]

Get up, stand up: stand up for your rights!

Get up, stand up: don’t give up the fight!

[…]”

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